Guerre commerciale UE-USA : quel impact pour l’Afrique ?
L'accord commercial UE-USA a été gelé par le Parlement européen. L'Afrique subit déjà les conséquences de cette guerre tarifaire entre géants.

L’accord commercial entre l’Union européenne et les États-Unis, négocié à Turnberry en Écosse en juillet 2025, vient d’être gelé par le Parlement européen. En cause : les nouvelles menaces tarifaires de Donald Trump et une décision de la Cour suprême américaine qui a rebattu les cartes. Pour l’Afrique, cette bataille entre géants économiques n’est pas qu’un spectacle lointain. Ses conséquences se font déjà sentir sur les exportations, les prix des matières premières et même les transferts de la diaspora.
Un accord mort-né ?
Revenons aux faits. En juillet 2025, l’UE et les États-Unis concluent un accord à Turnberry. Le principe était simple : l’Europe s’engageait à acheter 750 milliards de dollars d’énergie américaine, et en échange, Washington plafonnait ses droits de douane sur les produits européens à 15 %. L’UE, de son côté, supprimait les taxes sur la majorité des biens américains.
Mais le 20 février 2026, la Cour suprême des États-Unis invalide une partie des tarifs douaniers imposés par Trump en 2025, estimant qu’ils reposaient sur une base juridique fragile (la loi IEEPA). Au lieu de reculer, Trump annonce dans la foulée de nouveaux droits de douane de 10 à 15 % sur l’ensemble des importations mondiales. Pour les Européens, c’est la goutte d’eau. Le 23 février, le Parlement européen gèle la ratification de l’accord et annule le vote prévu.
Le commissaire européen au commerce, Maroš Šefčovič, a résumé la position de Bruxelles en une phrase : « Un accord, c’est un accord. » L’UE envisage désormais d’activer son « instrument anti-coercition », un outil juridique qui lui permet de riposter par des restrictions commerciales ciblées. On parle de taxes sur les technologies américaines, de limitations dans les marchés publics ou de barrières sur les services.
L’Afrique dans la ligne de mire
On pourrait croire que cette dispute ne concerne que Washington et Bruxelles. Ce serait une erreur. L’Afrique est directement touchée, et de plusieurs manières.
Les tarifs américains frappent aussi le continent. Les nouveaux droits de douane de Trump ne visent pas que l’Europe. L’Afrique du Sud fait face à des taxes de 30 % sur ses exportations minières et agricoles vers les États-Unis. Le Lesotho, dont l’industrie textile dépend du marché américain, subit des tarifs de 50 %. Madagascar est taxée à 48 %. Des milliers d’emplois sont menacés dans ces pays, et des manifestations ont déjà eu lieu à Maseru.
L’AGOA, bouée de sauvetage incertaine. L’African Growth and Opportunity Act, qui permettait à 32 pays africains d’exporter sans droits de douane vers les États-Unis, avait expiré en septembre 2025. Washington l’a réactivé rétroactivement jusqu’à décembre 2026, couvrant 8,23 milliards de dollars d’exportations. Mais cette extension d’un an, assortie de conditions, ne rassure personne. L’Afrique du Sud (voitures, métaux précieux, agriculture) et le Nigeria (pétrole, énergie) représentent à eux seuls les trois quarts des échanges sous AGOA.
Les prix des matières premières sous pression. Quand les deux plus grandes économies du monde se livrent une guerre commerciale, les marchés mondiaux tremblent. Les perturbations sur les routes commerciales, combinées à l’instabilité des tarifs, font monter les prix du pétrole, du gaz naturel liquéfié et des denrées alimentaires. Pour les pays africains importateurs nets de ces produits, en Afrique de l’Ouest notamment, c’est un risque direct d’inflation supplémentaire. La CEDEAO a d’ailleurs tiré la sonnette d’alarme sur la sécurité alimentaire dans la région.
Et si l’Europe se repliait sur elle-même ?
Voilà un scénario que peu de gens discutent, mais qui mérite attention. Si l’UE durcit le ton face aux États-Unis et adopte des mesures protectionnistes en retour, les exportateurs africains vers l’Europe pourraient en subir les conséquences indirectes. L’UE est le premier partenaire commercial de l’Afrique. Un ralentissement économique européen, une hausse de l’euro par rapport au dollar ou des contrôles renforcés aux frontières commerciales affecteraient les exportations de cacao, de café, de fruits tropicaux et de produits miniers qui transitent vers le marché européen.
Les Accords de partenariat économique (APE) entre l’UE et plusieurs blocs africains pourraient aussi être renégociés si Bruxelles revoit sa stratégie commerciale globale. Pour les pays d’Afrique de l’Ouest qui exportent vers l’Europe, toute modification de ces accords serait lourde de conséquences.
La Chine joue sa carte
Pendant que l’Occident se déchire, Pékin avance. Le 1er mai 2026, la Chine supprimera les droits de douane sur les importations provenant de 53 pays africains. Cette mesure, annoncée par Xi Jinping lors du sommet de l’Union africaine, couvre la quasi-totalité des lignes tarifaires. Pékin renonce à environ 1,4 milliard de dollars de recettes douanières pour ouvrir son marché aux produits africains : pétrole brut, cacao, noix de cajou, minerais.
La différence avec les dispositifs occidentaux est notable. L’AGOA américain est assorti de conditions politiques. Les APE européens exigent des concessions réciproques. L’offre chinoise, elle, est unilatérale. Pas de contrepartie demandée. Pour les capitales africaines, le calcul est vite fait.
L’Afrique du Sud a déjà signé un accord bilatéral avec la Chine garantissant un accès total sans droits de douane. D’autres pays pourraient suivre, accélérant un basculement commercial déjà en cours depuis plusieurs années.
Ce que cela signifie pour la diaspora
Les Africains de la diaspora, en Europe comme aux États-Unis, ne sont pas épargnés. Un ralentissement économique dans les pays d’accueil se traduit souvent par une pression sur les emplois et les revenus, ce qui affecte directement les transferts de fonds vers le continent. En 2024, ces transferts représentaient plus de 100 milliards de dollars pour l’Afrique subsaharienne, soit davantage que l’aide publique au développement et les investissements directs étrangers combinés.
Si la guerre commerciale entre l’UE et les États-Unis s’enlise, si l’inflation repart à la hausse dans ces économies, les familles africaines qui dépendent de ces envois en ressentiront l’effet.
L’Afrique a des cartes à jouer
La situation n’est pas entièrement sombre. La rivalité entre grandes puissances offre aussi des opportunités. Quand Washington, Bruxelles et Pékin se disputent l’accès aux marchés et aux ressources du continent, l’Afrique gagne en pouvoir de négociation. Encore faut-il que les gouvernements africains sachent l’utiliser.
La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) prend tout son sens dans ce contexte. Réduire la dépendance aux marchés extérieurs en développant le commerce intra-africain n’a jamais été aussi pertinent. Les pays qui diversifient leurs partenaires commerciaux et investissent dans la transformation locale de leurs matières premières seront les mieux protégés contre les tempêtes venues de Washington ou de Bruxelles.
La guerre commerciale UE-USA n’est pas un problème européen ou américain. C’est un problème mondial. Et l’Afrique, comme toujours, devra naviguer avec intelligence entre les intérêts des autres pour défendre les siens.



