Une nouvelle version très intéressante des rites de passage du Christ, la Dernière Cène, mais avec au centre cette fois Joseph « Okuntakinte » Awuah-Darko, assis devant de l’argent empilé comme des hosties. À mesure que ses convives font passer des espèces dans sa direction, un artiste affamé se penche par-dessus la table pour quelques miettes. L’allégation centrale de ce récit est que l’homme au milieu capte la valeur créée par d’autres, la retiendrait et que les pourcentages dus aux créateurs n’atteindraient jamais leur destinataire. À tout le moins, au vu des éléments et déclarations publiés en ligne, on peut se demander si l’**euthanasie pour motifs psychiatriques** n’était pas une façade. Entrons dans le détail.
LE PIVOT VERS L’EUROPE : MOURIR, DÎNERS ET EMPATHIE MONÉTISÉE
Tout commence en décembre 2024, quand le ton change : Joseph annonce le projet « La Dernière Cène », fait de dîners payants avec des inconnus, « avant de partir ». Il déclare ensuite s’être installé aux Pays-Bas pour poursuivre une euthanasie psychiatrique. Le projet gagne une forte traction en ligne. Des pages lifestyle le célèbrent. « Des milliers d’invitations à dîner », dit-on, alors que 147 dîners gratuits ont été comptabilisés.
Ces affirmations ont ensuite été vérifiées par le quotidien néerlandais de Volkskrant en juin 2025, qui a révélé qu’il n’avait pas vu de psychiatre ni pris de traitement depuis plus de trois ans. Aux Pays-Bas, l’euthanasie psychiatrique exige un historique de soins documenté, l’avis d’un médecin généraliste et du temps — des mois à des années, pas des semaines — comme l’ont rappelé des experts et des journalistes d’investigation. Un calendrier accéléré et une « date fixe » ne concordaient pas avec les prérequis basiques tels que l’ID, l’assurance et les voies d’orientation. Des organisations de santé mentale ont mis en garde contre un cadrage susceptible de déclencher des personnes déjà à risque.
Pendant que tout cela se déroulait, certains l’ont soutenu, d’autres ont questionné ses motivations.
GHANA : DU MÉCÉNAT AUX RETARDS DE PAIEMENT
Au Ghana, les rumeurs et allégations sont devenues des documents officiels à Accra, avec des assignations déposées à la Haute Cour : un peintre nommé Foster Sakyiamah — aujourd’hui à l’étranger — affirme qu’266 527,03 $US n’ont pas été payés dans le cadre d’un accord de représentation avec JAD Advisory/Noldor. Les documents renvoient à des accords internes mentionnant un « partage du revenu net à payer » et un split 40/60. Le même processus est décrit par d’autres, dont Elizabeth Sakyiamah et Ishmael Armah : un grand nombre d’œuvres « engagées » pour exposition, des ventes réputées conclues, et des paiements jamais reçus. Le total des réclamations atteint des centaines de milliers.
Personne ne conteste que l’exposition bénéficie aux carrières, mais ici c’est sa responsabilité qui est en cause. Même lorsque les artistes demandaient des bordereaux bancaires et des grands livres, ils n’obtenaient que justifications, retards et parfois la menace qu’il ne resterait rien à recouvrer si la structure fermait.
L’ALLÉGATION CONTRE WILEY ET LA DEMANDE D’ARGENT
En mai 2024, Joseph porte une accusation d’agression sexuelle contre le peintre américain Kehinde Wiley. Le jour même, Wiley répond : accusation « sans fondement et diffamatoire », avec des échanges indiquant un consentement mutuel ; leur interaction fut brève et consensuelle. Les deux versions ont été relayées par les médias.
Dans le même temps, il sollicite des contributions pour une cagnotte « frais juridiques » de 200 000 $US via Cash App et PayPal. Combien a été reçu et ce qu’il en est advenu ? Personne ne le sait. La transparence publique n’est pas au programme. Même ses soutiens se sont demandé si le « chapitre Wiley », comme d’autres, ne servait pas un double objectif : attirer l’attention sur Joseph et générer de nouveaux fonds sans grande transparence.
LE VOLET OGECHI : CE QUI EST PUBLIC ET COMMENT C’EST INTERPRÉTÉ Ogechi Margett Chieke est une autre personne ayant accusé Kehinde Wiley d’agression. C’est une femme, tandis que Wiley est publiquement gay — un contraste qui a alimenté le débat en ligne. Joseph Awuah-Darko l’a soutenue publiquement en tant que co-plaignante, et il y a eu des rumeurs (rien de prouvé) sur une éventuelle entente entre eux. Plus tard, des publications sur les réseaux sociaux ont affirmé qu’elle avait été arrêtée en 2013 pour prostitution, relançant l’examen de sa déclaration. Une infirmière américaine qui a fait un don, un père de famille britannique qui affirme que sa femme a donné à Joseph, ainsi que d’autres, en ont parlé sur les réseaux sociaux.
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Selon les procès-verbaux du tribunal de Los Angeles en 2013 (dossier 3CA16329) publiés par des internautes, Ogechi Chieke a été interpellée au titre des articles PC 647(b) (prostitution) et PC 653.22(a) (maraudage). Ces procès-verbaux sont publics ; des copies certifiées conformes existent et ont été mises en ligne. Beaucoup affirment avoir largement partagé ces captures d’écran après recoupement du même enregistrement via TruthFinder et d’autres sites similaires.
Nous confirmons l’arrestation de 2013 sous le dossier de Los Angeles 3CA16329. Des bases de données de documents publics font également ressortir la même interpellation en 2013 ; les procès-verbaux indiquent en outre un classement ultérieur après achèvement d’un programme de réorientation pour prostitution.
Cette vérification ne valide ni n’invalide toute allégation ultérieure, et nous n’avons pas de preuve de coordination entre Chieke et Joseph — les discussions en ligne relèvent de la spéculation.
HOSPICE : PLAINTES ET RUPTURE DE LA COLLABORATION
Joseph a écrit au sujet d’un service dans un hospice en mai et juin 2025. À la suite de plaintes, l’établissement a lancé une évaluation interne. Verdict simple : conformément à son règlement, sa mission de bénévole a pris fin. Contacté, l’établissement a maintenu cette position et refusé d’entrer dans les détails ou d’attirer davantage d’attention.
EMMANUEL : LE COMPAGNON SANS VISAGE QUI NE MOURAIT PAS
Alors que les questions grandissaient sur la livraison des dîners et les remboursements, un nouveau personnage est sorti de l’ombre : Emmanuel. Joseph le présente comme 25 ans, élagueur, un passé tragique — alcool à 13 ans, ESPT, atteintes d’organes, passages par l’armée et l’urgentisme — et affirme qu’il a obtenu l’euthanasie avec une date de décès fixée au 30 juillet 2025, à exécuter dans une cabane en Belgique par le médecin qui l’a mis au monde. Jamais de visage entier, seulement des tatouages et des silhouettes. Don d’organes promis. Larmes promises. La mort promise.
Images et publications des comptes Instagram @okuntakinte.files et @ctxposers ont servi à notre vérification et sont archivées sur https://www.instagram.com/p/DNDhOFIMrV3/?img_index=4
À mesure que croissaient les questions sur les dîners et les remboursements, deux comptes Instagram — @okuntakinte.files et @ctxposers — ont fait surface avec des images et publications centrales pour identifier « Emmanuel ». En août 2025, ces posts montrent un homme à la pêche dont les tatouages correspondent aux bras et mains recadrés publiés par Joseph. D’après nos informations, @ctxposers a contacté les journalistes néerlandais Haro Kraak et Maud Effting ; tous deux ont examiné le matériel et confirmé à notre équipe qu’il s’agissait du même individu. L’animateur TV qui avait tourné en 2024 un sujet avec le même homme (sur l’expulsion, les dettes et des arnaques présumées) a aussi confirmé la correspondance.
Cette confirmation modifie une affirmation : Emmanuel est une personne réelle. Elle ne confirme pas, en revanche, l’assertion plus étroite selon laquelle il aurait formellement obtenu une euthanasie avec date fixée. Pour des raisons procédurales — et au regard du dossier documentaire et des avis d’experts sur le parcours néerlandais d’euthanasie psychiatrique —, le récit « euthanasie approuvée / cabane belge / date fixée » n’est pas étayé par les éléments disponibles et paraît invraisemblable.
LA MOBILISATION DU PUBLIC (MÈMES, FORUMS, CONTESTATIONS DE PAIEMENT)
À la fin de l’été 2025, un subreddit privé, r/OkuntakinteSnark, a atteint environ 6 000 membres documentant l’économie de la Dernière Cène. Les membres comparent leurs notes, partagent des archives et s’entraident pour les contestations de paiement, tandis que les modérateurs imposent des règles basiques : témoignages à la première personne uniquement ; pas de données personnelles identifiables.
Ailleurs sur Reddit, r/FauxMoia accueilli un fil détaillé — « Joseph Awuah-Darko a gagné des centaines de milliers d’abonnés, de l’argent et des invitations à dîner après avoir annoncé son projet d’euthanasie sur Instagram. Mais des trous existent dans son récit. » — qui a agrégé une grande part du débat public.
La culture a fait le reste. Sur X, les utilisateurs ont commencé à traiter l’histoire comme une blague récurrente — mèmes, appels à témoins et captures d’écran —, signe que les artifices et la théâtralisation avaient lassé. Un post viral a associé une image stylisée à un appel aux dons et a dépassé 230 000 vues, raccourci d’un verdict : l’opinion publique avait tourné.
LE RÉTROPÉDALAGE
Joseph n’est pas décédé le 30 juillet 2025, la date laissée planer comme une échéance douce. Il a annoncé avoir changé d’avis et « trouvé l’amour ».
Certains y ont vu une échappée romantique. Cela a fait exploser le contrecoup en ligne, même si d’aucuns y voient une fin heureuse. Quoi qu’il en soit, lorsque la narration qui avait motivé dîners et dons a heurté la réalité, c’est un revirement : il a préféré poursuivre son projet « La Dernière Cène », rencontrer des gens autour de dîners et échanger sur la vie et la mort.
CE QUE RÉVÈLENT MAINTENANT LES PREUVES :
1. Ghana — Artistes nommés, accords signés, déclarations internes reconnaissant des soldes impayés et une procédure en cours alléguant 266 527,03 $US non versés.
2. Europe — Une expérience payante autour d’un récit de mort que des experts estiment impossible à accélérer à ce point ; un empilement de doutes et d’histoires incohérentes.
3. Collecte de fonds — Une demande de 200 000 $ pour un fonds juridique autour de l’affaire Wiley, via des circuits de paiement directs, sans reddition publique des comptes. Ogechi Chieke, co-plaignante, s’est révélée avoir été arrêtée pour prostitution.
4. Hospice — Plaintes examinées par l’établissement ; fin de la mission de bénévole ; l’établissement refuse d’en dire plus.
5. Emmanuel — Un sous-récit de meilleur ami qui s’avère faux sur son point clé (euthanasie approuvée à date fixée), avec identité dissimulée tandis que le contexte matériel (un sujet TV 2024 sur dettes et arnaques alléguées) était omis.
6. Opinion publique — Une communauté en ligne grandissante agrège désormais les preuves et produit, de plus en plus, son verdict par la satire.
CEUX QUI RESTENT AVEC L’ADDITION
Des artistes ont attendu des virements pendant que le reste du monde suivait une tournée d’adieux. D’après des enquêtes et des articles, certaines de ses explications auraient été :
Les artistes lui devraient de l’argent, ou les montants dus seraient compensés par des avantages antérieurs qu’ils auraient tirés de son programme de résidence. D’aucuns disent qu’il a accusé les artistes de « cupidité » et affirmé qu’ils tentaient de « l’extorquer » en raison de sa famille fortunée. Il aurait également multiplié les promesses de paiement, souvent non tenues ou reportées. Dans certains cas, Joseph et ses représentants se seraient montrés sur la défensive, refusant de commenter publiquement ou invoquant des difficultés financières et une mauvaise gestion.
Un artiste, Ishmael Armah, a manqué son exposition personnelle à Amsterdam parce que Joseph a voyagé à sa place, alors même que le contrat exigeait la présence de l’artiste. Ishmael explique que Joseph gardait la main sur les comptes de la résidence et n’autorisait pas l’accès direct des artistes, ce qui a entraîné retards et non-paiements. Joseph aurait avancé des prétextes comme des malentendus comptables, des blocages bancaires dus à trop de virements, ou des délais bancaires lorsqu’on l’interrogeait sur les impayés. Elizabeth Sakyiamah, artiste qui a signé à 19 ans avec la nouvelle agence de Joseph, pensait que les premières ventes couvriraient des frais de scolarité : 25 656 $ + 6 330 € se sont volatilisés.
Au-delà de l’argent, des consommateurs ont perdu bien plus. Des publications évoquent des crises d’angoisse et de l’humiliation chez des clients qui avaient économisé pour un unique Zoom puis ont été ignorés. Tout est visible dans les nombreuses documentaires sur YouTube et autres plateformes vidéo.
Une fois ôtés le spectacle et les légendes, on réalise que cette histoire parle d’argent et de responsabilité. Les œuvres ont-elles été vendues ? Payez les artistes.
Les dîners ont-ils été payés ? Livrez-les ou remboursez.
Dates, intitulés, montants, virements, grands livres : tout doit être publié. Les soldes doivent ensuite être réglés. Le vrai repas est dans les chiffres, et trop de monde repart de table le ventre vide. Jusque-là, « La Dernière Cène » n’est qu’un artifice médiatique.