
Dans la nuit du 3 au 4 mars 2026, des hommes encagoulés en tenues militaires sont entrés dans une concession familiale à Dinguiraye, au nord de la Guinée. Ils sont repartis avec deux femmes : Hadja Hasmaou Diallo, la mère de l’ancien ministre Tibou Kamara, âgée d’environ 80 ans, et Hadja Binta Kamara, sa sœur aînée, déjà souffrante. Depuis, aucune nouvelle. Et une enquête judiciaire qui n’inspire pas confiance.
Les faits : une enlèvement organisé
Selon les témoignages recueillis sur place, les assaillants sont arrivés à bord de trois véhicules noirs non immatriculés, vers 21 heures. Ils ont pénétré dans la concession, ont forcé Hadja Hasmaou Diallo à quitter son canapé malgré ses refus, puis ont demandé où se trouvait sa fille aînée. Ils ont ensuite emmené les deux femmes dans le même véhicule, sans expliquer leur destination.
Les témoins rapportent des détails troublants : les ravisseurs ont demandé de l’eau et du jus avant de partir, comme s’ils étaient chez eux. Le téléphone de la mère est resté sur place. Celui de la sœur Binta sonnait mais personne ne répondait. Personne ne sait où elles se trouvent.
Qui est Tibou Kamara ?
Tibou Kamara est un ancien ministre guinéen aujourd’hui en exil. Proche de l’ancien président Alpha Condé, il est réfugié à l’étranger depuis le coup d’État militaire de septembre 2021 qui a renversé Condé et porté le colonel Mamadi Doumbouya au pouvoir. En Guinée, sous la junte, plusieurs personnalités proches de l’ancien régime ont fait l’objet de poursuites, d’arrestations, ou de harcèlement de leurs familles restées au pays.
Le schéma est devenu familier. Quand un opposant en exil ne peut pas être atteint directement, les autorités ou des forces proches de celles-ci s’en prennent à ses proches restés en Guinée. Foniké Mengué, Billo Bah, Habib Marouane Camara : les cas de disparitions ou d’arrestations ciblées de familles d’opposants se sont multipliés ces dernières années.
La réaction officielle : une enquête sans espoir ?
Le 5 mars 2026, le procureur général près la Cour d’appel de Kankan, Marwane Baldé, a ouvert une enquête pour enlèvement, séquestration et détention illégale d’armes. Les procureurs de Faranah et les juges de paix de Dinguiraye et Dabola ont reçu instruction de localiser et interpeller les auteurs.
Sur le papier, c’est une réponse correcte. Dans les faits, les observateurs guinéens ne croient pas à un aboutissement. Les enquêtes ouvertes dans des cas similaires n’ont jamais abouti. Quarante-huit heures après l’ouverture de l’enquête, aucune information n’avait filtré sur l’identité ou la localisation des ravisseurs.
L’Organisation Guinéenne des Droits de l’Homme (OGDH) a publié un communiqué dénonçant ce qu’elle qualifie de « pattern systématique » de disparitions forcées ciblant les familles d’opposants politiques.
La diaspora et l’opposition en alerte
Le chef de l’opposition Cellou Dalein Diallo a réagi rapidement, dénonçant une « disparition forcée » et demandant des comptes au gouvernement de transition. Des membres de la diaspora guinéenne, notamment en France et aux États-Unis, ont commencé à se mobiliser sur les réseaux sociaux pour faire pression.
L’affaire intervient dans un contexte tendu. La Guinée est sous junte militaire depuis 2021. Les libertés publiques ont été fortement restreintes. Les partis politiques sont suspendus. Et la communauté internationale peine à faire pression de manière efficace sur Conakry, notamment parce que la Russie et certains partenaires économiques continuent à soutenir le régime.
Ce que cette affaire dit de la Guinée en 2026
L’enlèvement de la mère et de la sœur de Tibou Kamara n’est pas un incident isolé. C’est le dernier épisode visible d’une politique de répression qui cible les familles quand les opposants sont hors de portée. C’est un message : même en exil, vous n’êtes pas en sécurité, et ceux que vous aimez non plus.
Au-delà du cas Kamara, c’est la question de l’État de droit en Guinée qui se pose. La junte au pouvoir avait promis une transition vers la démocratie. Quatre ans plus tard, les promesses ont laissé place à des pratiques qui rappellent le pire des régimes précédents. Les partenaires internationaux, l’CEDEAO et l’Union africaine ne peuvent pas continuer à regarder sans réagir.



