Bénin : 94% des voix pour Wadagni, mais l’opposition crie au hold-up et Talon verrouille le pouvoir
Le ministre des Finances de Talon l'emporte dans un scrutin sans véritable concurrent. Opposition absente, accusations de fraude, système politique verrouillé.

Romuald Wadagni a officiellement remporté l’élection présidentielle béninoise du 12 avril avec 94,05% des suffrages. Un score qui aurait fait saluer n’importe quelle démocratie s’il n’était pas accompagné d’un détail troublant : le principal parti d’opposition, les Démocrates, a boycotté le scrutin. L’unique adversaire de Wadagni sur la ligne de départ, Paul Hounkpè, a reconnu sa défaite dès lundi. Résultat : une victoire sans surprise dans un pays où Patrice Talon, le sortant, semble avoir organisé sa succession en toute quiétude. Mais derrière les chiffres ronds se cache un système politique que beaucoup qualifient désormais de verrouillé.
Un scrutin sans adversaire réel
Le 12 avril, les Béninois étaient appelés aux urnes pour élire le successeur de Patrice Talon, au pouvoir depuis 2016. Mais cette présidentielle ressemblait davantage à une formalité qu’à une compétition électorale authentique. Romuald Wadagni, ministre de l’Économie et des Finances depuis 2016 et dauphin désigné par Talon, faisait face à un seul concurrent : Paul Hounkpè, opposant modéré considéré comme peu menaçant.
Les vrais challengers étaient absents. Le parti Les Démocrates, principale force d’opposition du pays, a choisi de ne pas présenter de candidat, dénonçant des conditions de jeu inégales. D’autres figures de l’opposition ont soit été écartées par la Commission électorale nationale autonome (CENA), soit ont renoncé face à ce qu’elles jugent être un système verrouillé de l’intérieur.
Wadagni a mené une campagne intensive, multipliant jusqu’à six meetings par jour à travers le pays. Son message centré sur l’unité nationale et la continuité économique a résonné auprès d’un électorat qui apprécie la stabilité du pays sous l’ère Talon. Mais cette stabilité a son prix politique.
Des accusations de bourrage d’urnes
Dès la clôture du scrutin, des voix se sont élevées pour contester la régularité du vote. Des observateurs locaux ont rapporté des cas présumés de bourrage d’urnes dans certaines circonscriptions. Sur les réseaux sociaux, des Béninois ont partagé des photos et vidéos montrant des anomalies lors du dépouillement. La CENA, chargée d’organiser le scrutin, a rejeté ces accusations, affirmant que le vote s’était déroulé « dans la transparence et le calme ».
Pourtant, le doute persiste. Avec près de 95% des voix pour un seul candidat sérieux, le résultat rappelle des scores que l’on observe généralement dans des régimes autoritaires plutôt que dans des démocraties pluralistes. La Cour constitutionnelle doit encore valider les résultats provisoires, mais peu doutent qu’elle confirmera la victoire écrasante de Wadagni.
Talon, l’architecte d’un système verrouillé
Pour comprendre cette élection, il faut revenir sur le mandat de Patrice Talon. L’homme d’affaires devenu président a progressivement mis en place un cadre institutionnel qui concentre le pouvoir entre quelques mains. Sous présidence Talon, plusieurs opposants ont été condamnés à de lourdes peines de prison. La liberté de la presse a reculé. Le champ politique s’est rétréci autour d’une majorité loyale au président sortant.
La désignation de Romuald Wadagni comme candidat de la majorité s’inscrit parfaitement dans cette logique de succession contrôlée. Ancien expert-comptable chez Deloitte avec 17 ans d’expérience internationale, Wadagni dirige les finances béninoises depuis avril 2016. Il est crédité d’une gestion économique rigoureuse et d’une croissance soutenue. Mais ses critiques le voient avant tout comme l’homme de confiance de Talon, celui qui assurera la continuité d’un système dont le sortant restera probablement l’éminence grise.
Quelle marge de manœuvre pour Wadagni ?
La question qui se pose maintenant est celle de l’autonomie du nouveau président. S’il dispose indéniablement de compétences techniques et d’une connaissance approfondie de l’appareil d’État, Wadagni devra prouver qu’il est plus qu’une simple marionnette entre les mains de son prédécesseur.
Les premiers signes sont mitigés. Dans son discours d’investiture à Parakou le 4 octobre dernier, il a parlé d’unité nationale et a tendu la main à l’ensemble de la classe politique. Des mots apaisants qui contrastent cependant avec la réalité d’un scrutin où toute forme d’alternative sérieuse avait disparu du paysage électoral. Pour les Béninois qui croient au pluralisme, cette époque de 94% laisse un goût amer.



